Chanter au diapason d’une vie nouvelle

Depuis quelques années, grâce aux frères de Taizé à Mymensingh et en lien avec leur Centre Communautaire pour Handicapés, des pèlerinages pour personnes atteintes de divers handicaps ont été lancés. Peu à peu ce souci des personnes marginalisées s’est étendu, et cinq diocèses les acceptent maintenant chez eux pour ces pèlerinages. Celui qui écrit ici a pu participer au pèlerinage à la paroisse de Danjuri de Birampur, Dinajpur.

Marcher ensemble dans l’amitié et le partage mutuel

Nous sommes montés dans un bus à Mymensingh mercredi 17 mars. Nous étions environ quarante, y compris les organisateurs, des membres de Asha Nir (L’Arche au Bangladesh) et du Centre Communautaire pour Handicapés. Nous nous sommes d’abord arrêtés pour prendre Dug Bhai (Father Douglas Venne) dans le village où il travaille avec des musulmans et des hindous depuis environ 25 ans. C’était le premier bus qui parvenait à Pouli, un village tangail, donc une grande attraction. Les villageois étaient saisis de voir tous les handicapés descendre du bus et ils les ont bien accueillis. Après une visite et une prière dans la hutte de Dug Bhai, tous ont repris le bus pour continuer.

Nous avons roulé vers Dinajpur et traversé le fameux pont Jamuna, nous arrêtant vers midi dans de petits doukans (échoppes) pour manger notre repas, un petit pain, un œuf et une banane. Quatre heures plus tard nous arrivions à la paroisse de Danjuri, à environ 7 miles de secousses et de poussière depuis la route de Birampur. Tous étaient heureux de sortir et de s’installer. Le prêtre et son équipe étaient très accueillants. Father Cherubim, le curé, ouvrait le chemin.

Jeudi était le jour de l’accueil et chacun s’inscrivait. Certains venaient de loin en bus, comme nous. Mais la plupart vivaient dans les environs et venaient en rickshaw ou même à pieds. Brother Joseph, Missionnaire de la Charité, était venu en train depuis Khulna avec 8 des 30 personnes handicapées de leur communauté. C’était un grand sacrifice que de prendre soin d’elles tout au long du voyage. Tous paraissaient sereins, mais beaucoup ne savaient pas très bien qu’attendre du pèlerinage. Certains pouvaient penser qu’un pèlerinage est une marche vers un lieu saint célèbre. Le nôtre, c’était « Marcher ensemble dans l’amitié et le partage mutuel ».

Après la prière du soir dans le style simple de Taizé, le repas nous a été très bien servi par des jeunes de Danjuri. La nourriture sobre était savoureuse, bien adaptée et préparée avec soin. Nous sommes reconnaissants à l’équipe de la cuisine et du service, qui a nourri 500 personnes trois fois par jours, avec en plus deux snacks, durant ces quatre jours.

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Partager ses expériences de personne handicapée

Jeudi après le repas, tous se sont réunis sous la grande tente, devant l’église, où auraient lieu nos rencontres. Des bancs et des nattes permettaient de s’y asseoir. On a expliqué les buts et le programme du pèlerinage. Tous ont été chaleureusement encouragés à participer. Le thème était « Chanter au diapason d’une vie nouvelle ». On a demandé au groupe d’en accueillir l’esprit, parce que, même si plusieurs d’entre eux étaient handicapés ou diminués, ces obstacles ne devaient pas les empêcher d’être joyeux et de répandre autour d’eux applaudissements et encouragements, y compris envers ceux que l’on appelle normaux. Pour le montrer tout de suite, des groupes de divers lieux, de diverses origines tribales ont été invités à chanter ensemble pour exprimer la richesse de leurs cultures. Le pèlerinage prenait un bon départ.

Vendredi après la prière et le petit-déjeuner, nous nous sommes tous réunis sous la tente pour le premier jour de prière et de partage. Nous avions avec nous l’évêque Theotonius Gomes, de la Conférence des évêques catholiques du Bangladesh. Il a encouragé les participants en expliquant comment Jésus nous aurait acceptés et guidés.

Le groupe s’est ensuite partagé en deux : les adultes et ceux qui pouvaient vivre un partage sont restés sous la grande tente. Avec frère Frank de Taizé et des membres des staffs du C.C.H. et de Asha Nir comme animateurs, ils ont partagé leurs expériences de handicapés, si souvent laissés de côté. Le second groupe des plus jeunes et de ceux dont le cerveau est resté tout simple est allé dans le préau de l’école. Avec leurs mains, yeux, oreilles et voix, ils découvraient comment travailler ensemble même si leurs capacités étaient très variées. Naomi, du Japon, leur a permis de montrer qu’ils étaient tous pour la paix. Une grande colombe a été dessinée sur une natte. Puis on a demandé aux enfants d’apporter des fleurs en signe de paix. Des morceaux de tissu en forme de feuille ont été donnés à chaque enfant et adulte accompagné. Ensuite on a tiré des arbres de vraies feuilles, qui ont été enduites de colle. Le groupe s’est mis à créer des fleurs de tissu selon les dons de chacun. Enfin, tous sont venus déposer leurs fleurs autour de la colombe de la paix. La natte devenait toute colorée et la paix grandissait. Il fallait célébrer cela et des ballons ont été distribués. On a mis des grains de riz dedans, et des garçons au souffle long ont commencé à les gonfler, à les fermer, et chaque enfant avait de quoi faire du bruit. On a apporté une longue corde, la natte avec la colombe s’est mise devant, les enfants et les participants ont saisi la corde d’une main et agité leurs ballons de l’autre tandis qu’ils marchaient à travers le village en annonçant à tous la paix.

Poursuivre malgré tout

Après le repas et la sieste, comme c’était vendredi en Carême, les pèlerins se sont rassemblés pour le Chemin de Croix à travers le site de la paroisse et de l’école, sous la conduite du Père Albert et des chantres. Une personne différente portait la croix de bois légère d’une station à l’autre, un boiteux, un estropié, une femme en chaise roulante, une personne marchant difficilement, un invalide, etc. Pour une personne en bonne santé, c’était un spectacle impressionnant. Jusqu’au bout des stations, nous avons eu un ciel noir, comme Jésus sur le chemin du Calvaire. Il a d’abord fait quelques gouttes, puis ce fut le déluge, le sol est devenu très boueux, les pèlerins se sont mis sous les arbres par petits groupes. Ils ont couru s’abriter sous la véranda de l’école, où plus de 500 se serraient les uns contre les autres. La pluie a diminué un peu, puis a recommencé. Mais à chaque station, il a été possible de prier malgré tout. Parfois on chantait plusieurs versets, chacun priant pour que la pluie cesse, mais elle continuait. L’étonnant, c’est qu’il semblait que tous ceux qui avaient commencé le Chemin de Croix, y compris en chaise roulante, étaient là à la fin. Étonnant, parce que dans une telle foule, d’habitude, on se serait mis à l’abri de la pluie et peut-être seuls 10 % seraient allés jusqu’au bout.

Le sol était désormais trop mouillé pour une prière en plein air. La prière du soir a eu lieu dans l’église, bien trop petite pour tous ces pèlerins déterminés. Alors nous nous sommes serrés, y compris les personnes en chaise roulante. Pour compléter, nous n’avions pas de lumière, à part quelques bougies. Aucun problème. Nous avons dit le rosaire en une belle et profonde célébration.

Après le repas du soir, nous nous sommes réunis sous la tente, mais le sol était détrempé. Personne ne pouvait s’asseoir. Aucun problème, les jeunes ont fait des allées et venues avec le lieu du repas pour apporter des bancs. Et de nouveau des gens très divers ont partagé leurs difficiles situations tout en expliquant leur espoir de poursuivre malgré tout. Fin du premier jour.

Une sorte de liberté apparaît

L’évêque Theo a célébré la messe le matin suivant, et désormais nous avions aussi avec nous l’évêque Moses Costa. Après le petit-déjeuner, grâce à l’ingéniosité des gens, de grandes feuilles de plastique ont couvert une partie du sol humide.

Pour les partages du matin, les adultes ont été divisés en trois cercles, chacun animé par quelqu’un du staff de Mymensingh. C’était intéressant de voir des gens se mettre à parler, à qui personne sans doute n’avait jamais demandé ce qu’ils pensaient ou éprouvaient. Une sorte de liberté apparaissait. Le handicap n’empêchait pas l’expression de soi. Pendant une heure et demie, il n’y a pas eu beaucoup de temps de silence embarrassé.

Naomi et quelques animateurs ont à nouveau rassemblé les plus petits pour un temps de partage. Cette fois ils étaient tous invités à faire de petites toupies. De si petites choses, et quelle attention ils mettaient dans leur travail ! Elles tournaient de tous côtés. C’était trop bon pour les garder pour eux-mêmes. Alors la grande corde est revenue, et une main sur la corde, l’autre sur leurs petites toupies, à une centaine, ils ont parcouru à nouveau tout le village.

Quand la procession est revenue, la rencontre des adultes s’est interrompue pour le thé, suivi de la Confession. Tous ceux qui le voulaient – un bon nombre en fait – se sont réunis à l’église. Prières, chants, musique, et sept prêtres répartis dans l’église. Les gens s’agenouillaient, s’inclinaient, certains en chaise roulante ou appuyés sur leurs béquilles, ils venaient demander la réconciliation et recevoir l’absolution. Tous nous sommes des pécheurs en attente de Dieu, y compris ceux qui administrent le sacrement.

Découvrir une confiance nouvelle

L’après-midi, c’était des jeux et de la détente. Les adultes et les bien portants ont été invités à entrer dans la partie : course énergiques pour les hommes depuis un tas de chaussures mélangées où il fallait retrouver les siennes. Pour les femmes, tout se passait plus doucement. Il y avait ensuite de petits cadeaux pour les trois premiers vainqueurs.

Pour les handicapés, d’autres activités étaient prévues. Les aveugles étaient envoyés dans la direction de la grande corde. Dès que leurs pieds la sentaient, ils devaient s’arrêter et tenter de crever l’un des ballons sur le côté avec un long bâton. D’autres jeux suivaient, dans de grands éclats de rire et des applaudissements. Dès ce second jour, de nombreux handicapés auparavant isolés avaient fait des amis et étaient dans la joie. Les jeux terminés, c’était quartier libre jusqu’après le repas du soir.

La dernière nuit de pèlerinage, de marche commune et de partage, était arrivée. Comment allions-nous célébrer cette nouvelle compréhension de nos handicaps, la découverte de cette liberté d’expression, avec des amis affligés de limites identiques aux nôtres ? Nous avons découvert que nous étions acceptés et que des personnes dites normales étaient prêtes à partager avec nous. Découverte d’une confiance nouvelle.

Nous nous sommes réunis sous la tente, bien plus proches les uns des autres que le premier soir. L’évêque Moses voulait montrer que les chrétiens, ceux qui suivent le Christ, veulent servir autrui, surtout les pauvres et les faibles. Alors il a remonté ses manches, pris un récipient d’eau et lavé tranquillement les pieds des boiteux, des aveugles, des personnes en chaise roulante, des bossus et de l’homme aux béquilles. Chacun a reçu pleine attention. C’est ainsi que Dieu prend soin de nous. Mais tout ne s’arrête pas là. Nous avons une nouvelle espérance. Nous devons marcher avec le Christ du Chemin de Croix à l’accomplissement de cette espérance. Donc, à partir du lavement des pieds, les handicapés et les mentalement différents ont processionné en chantant et en proclamant : « Chantez au diapason d’une vie nouvelle ». En avançant autour de la tente pour revenir vers l’autel, nous réalisions que notre espérance est dans la résurrection. Jésus l’a gagnée pour nous. Alors nous sommes entrés dans ce nouvel accord, célébrant la résurrection au rythme des percussions et de la musique, dansant comme après la vigile pascale. Le Christ est notre Lumière, il est notre Lumière. Il est ressuscité. Oh, quelle joyeuse conclusion, oui vraiment, quel joyeux commencement pour une nouvelle vie !

Dieu accepte chacun tel qu’il est, pleinement et en tout amour

Dimanche matin, derniers moments ensemble. L’évêque Moses a célébré la messe, le vrai fruit de la résurrection, que nous avons avec nous aujourd’hui et pour toujours. Juste un moment de la liturgie : l’offertoire avec des fleurs, du riz, le pain et le vin. La procession habituelle s’approche pour remettre à l’évêque ces dons, mais avec une différence, l’un marche avec des béquilles, deux sont en chaise roulante, un autre dont les jambes veulent aller dans toutes les directions en même temps, mais qu’il parvient à contrôler pour présenter son offrande. Est-ce que tout cela peut témoigner d’un don ? Oui, c’est symbolique, mais tous nos dons à Dieu sont symboliques. Tout est à Dieu. Nous ne pouvons que lui rendre ce que nous avons. Dans cette cérémonie, nous voyons des personnes dont certaines peuvent dire qu’elles ont moins de dons que les gens normaux. Mais pour Dieu, il n’y a pas de personnes normales. Il a fait chacune unique. Dieu accepte les personnes qui apportent leurs dons telles qu’il les a faites, pleinement et en tout amour. Oui, « Chantez au diapason d’une vie, nouvelle ».

Douglas F. Venne, MM

Printed from: http://www.taize.fr/fr_article1061.html - 8 December 2019
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