Prédication du Cardinal Baldisseri

Du 14 au 16 juillet, le Cardinal Lorenzo Baldisseri, secrétaire général du synode des évêques à Rome, est venu à Taizé à l’invitation de frère Alois pour échanger avec les frères et rencontrer des jeunes du monde entier. Ci-dessous se trouve le texte de sa prédication pour le 15e dimanche du temps ordinaire.


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Chers Frères et Sœurs dans le Christ,

C’est avec une joie immense que j’ai bien volontiers accepté l’invitation de Frère Alois, à venir partager avec vous ces quelques jours en ce lieu si particulier qu’est Taizé. En effet, c’est ici que de façon ininterrompue, depuis plus de 60 ans, passent des générations entières de jeunes, croyants ou en recherche, chrétiens ou non-chrétiens, mais tous en quête joyeuse de Celui qui comble tout désir (cf. 1 Co 1, 5).

La Liturgie de la Parole nous propose aujourd’hui la parabole du semeur, sur laquelle je voudrais attirer votre attention pour une brève réflexion.

Avant tout, il est intéressant remarquer la « méthode » choisie par Jésus pour sa prédication : l’utilisation abondante de paraboles. « Pourquoi leur parles-tu en paraboles ? » demandent les disciples (Mt 13, 10). Et Jésus répond en faisant une distinction entre eux et la foule : aux disciples, c’est-à-dire à ceux qui se sont déjà décidés pour lui, il peut parler du Royaume de Dieu ouvertement, en revanche, aux autres, il doit l’annoncer en paraboles, justement pour stimuler leur décision et la conversion de leur cœur.

Mais exactement qu’est-ce qu’une parabole dans le langage biblique ? Le mot parabole traduit l’hébreu « mashal » qui signifie « récit symbolique destiné à faire découvrir un sens caché » . Dans la Bible, une parabole est une histoire tirée de la vie quotidienne des gens, elle parle de leur travail, des objets qu’ils utilisent tous les jours (une lampe, du levain, une barque, un filet,…), de leurs rêves (un trésor, des perles,…). Elle se sert d’objets visibles et connus pour expliquer des choses invisibles et inconnues du Royaume de Dieu. C’est pour cela que Jésus s’en sert pour dire des choses importantes sur Dieu. Si Jésus revenait aujourd’hui il parlerait, dans ses paraboles, de réseau sociaux, de jeux électroniques, de voyages touristiques, de sport ou de voitures de course. La parabole, puisqu’elle est simple, parle à tout le monde.

Si la parabole est simple, elle requiert toutefois un effort d’interprétation qui interpelle l’intelligence, certes, mais aussi la liberté. C’est pourquoi, Jésus conclut souvent par cette phrase énigmatique et invitante à la fois : « Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! » (Mt 13, 9.43). Jésus ouvre à la créativité et à la participation. Il n’offre pas une doctrine déjà prête à être enseignée. Pour parler de façon imagée, la parabole ne donne pas de l’eau minérale « en bouteille », mais plutôt présente la source elle-même. Le Pape François fait de même quand, dans ses écrits ; il offre des pistes de réflexion au lieu de solutions déjà préconfectionnées pour chaque cas.

À ce propos, parlant des paraboles, Saint Jean Chrysostome écrit : « Jésus a prononcé ces paroles dans l’intention d’attirer à lui ses auditeurs et de les stimuler en leur assurant que s’ils s’adressent à lui, il les guérira » (Commentaire de l’Évangile de Matthieu, 45, 1-2). Au fond, la vraie « Parabole » de Dieu, c’est Jésus lui-même, qui, sous son humanité, cache et en même temps révèle sa divinité. Agissant ainsi, Dieu ne nous oblige pas à croire en lui, mais il nous attire librement à lui par la vérité et la bonté de son Fils incarné : l’amour, en effet, respecte toujours la liberté de la personne et de sa conscience.

Mais retournons au texte de notre passage évangélique. Tout a été dit de ce semeur : incomparable générosité, puisqu’il prodigue sa semence sur toute la terre, même la plus ingrate. Incompétence aussi, puisqu’aucun homme de métier ne s’y prendrait comme lui sans se ruiner. Mais surtout n’oublions pas que ce « semeur » n’est pas un semeur ordinaire, en effet, c’est de Dieu qu’il s’agit. Étrangers aux travaux de la terre et férus de critères prônant l’efficacité, la rentabilité économique et la lutte contre tout gaspillage, son attitude nous semble incompréhensible, mais justement il s’agit de l’action de Dieu, que surpasse toute logique humaine.

Ce semeur est donc sorti pour jeter à pleine main la semence, le semeur, c’est Jésus, la semence, c’est sa parole, son Évangile, et la terre qui reçoit cette semence, c’est le cœur de l’homme, le cœur de chacun de nous. Aujourd’hui, Jésus nous rappelle qu’il n’est pas suffisant de jeter la semence pour qu’elle porte du fruit. Il est tout aussi nécessaire que cette semence tombe dans une bonne terre. Et le Seigneur relève dans cette parabole trois obstacles à la croissance de la parole : l’absence d’accueil, le manque de profondeur et les soucis et les séductions du monde.

  • a) L’absence d’accueil. Si la parole de Dieu est annoncée à des hommes au cœur fermé et rigide, elle glisse sur leur vie comme l’eau sur le plumage d’un canard. Le trésor de la foi demeure extérieur à la vie des personnes qui n’ont pas su ou pu s’ouvrir à la dimension spirituelle. Ils demeurent étrangers aux réalités spirituelles et les « oiseaux du ciel » qui n’ont aucune difficulté à venir manger de cette semence dont ils n’ont pas su se nourrir eux-mêmes. L’homme, au contraire, étant un être spirituel créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, possède la vocation de s’ouvrir à Dieu et d’instaurer une relation intime avec Lui.
  • b) Le manque de profondeur peut conditionner la croissance. La parabole de l’Évangile nous invite à faire attention sur ce point délicat. De mauvaises herbes peuvent empêcher la croissance de la bonne plante. Il faudra un travail de nettoyage constant, qui demande vigilance et fidélité ; les jardiniers le savent bien.
  • c) Les soucis du monde et ses séductions. Il s’agit d’orienter notre vie vers Dieu, et non vers le monde. Il faut se libérer de ce qu’il y a de mauvais en nous, des convoitises, de l’orgueil, et finalement nous libérer de nous-mêmes. Nous sommes convaincus que la parole de Dieu agit dans nos vies et la transforme, et cela dans la mesure de notre disponibilité à l’action de l’Esprit Saint. S’il y a de la lenteur dans ce processus, cela dépend de nous, de notre réponse, et de la dynamique du temps d’action de grâces qui se déroule selon le plan et la patience de Dieu pour chacun de nous. En effet, comme nous le rappelle opportunément le Pape François, la parole a en soi un potentiel que nous ne pouvons pas prévoir (cf. EG, 22). Dans un autre passage de l’Évangile, Jésus parle d’une semence qui, une fois semée, croît d’elle-même, y compris quand l’agriculteur dort (cf. Mc 4, 26-29), dépassant souvent nos prévisions et bouleversant nos schémas (cf. EG, 22).

En outre, je voudrais attirer l’attention sur un aspect très actuel : « le semeur sortit pour semer ». Ce choix de « sortir », de faire « sortir Jésus », d’être une « Église en sortie » est un thème constant et récurrent chez le Pape François pour décrire la mission de l’Église d’aujourd’hui. Déjà, lors de sa première Veillée de Pentecôte à Rome, il demandait expressément d’être attentif à « ne pas enfermer Jésus et à ne pas l’empêcher de sortir » (Veillée de Pentecôte, 18.05.2013). S’appuyant sur divers passages évangéliques tirés de l’Évangile selon Saint Matthieu, il commentait : « Allez donc aux départs des chemins, et conviez tous ceux que vous pourrez trouver » (Mt 22, 9), sans en exclure aucun. Surtout, accompagnez ceux qui sont restés accidentés sur le bord de la route, « boiteux, estropiés, aveugles, muets » (Mt 15, 30). Insistant sur l’importance fondamentale d’une culture de la rencontre et du dialogue, il exhorte encore et toujours : « où que vous soyez ne construisez jamais ni murs ni frontières, mais des places et des hôpitaux de campagne » (Rencontre avec les représentants du V Congrès national de l’Église italienne, Florence 10.11.2015).

Par ces paroles, le Pape indique aux chrétiens la tâche qui leur incombe aujourd’hui en ces temps de changements d’époque. Quand se présentent de nouveaux défis, de compréhension difficile, la première réaction instinctive consiste à se renfermer, à se défendre, à dresser des barrières et à fixer des frontières infranchissables. C’est là une réaction humaine, mais malheureusement trop humaine. Les disciples du Christ ont cependant la possibilité d’éviter ce risque, en prenant toujours plus conscience que le Seigneur agit et est à l’œuvre dans le monde : non seulement dans l’Église, mais aussi dans le monde, à travers ces changements et ces défis. Alors, une perspective nouvelle s’ouvre : on peut ainsi sortir avec confiance ; on trouve enfin l’audace de parcourir les chemins communs à tous ; une force se dégage pour construire des lieux de rencontre et pour offrir soulagement et miséricorde à celui qui est resté sur les bas-côtés. Ceci est le « rêve » du Pape François pour les hommes et les femmes qui veulent rendre témoignage au Christ aujourd’hui. Sommes-nous disposés à le réaliser et à en être les protagonistes ? Parmi ces hommes et ces femmes, il insiste particulièrement sur la place des jeunes et leur confie un rôle-clé à jouer. Pour cela, il faut faire un bûcher de « nos divans. Avoir en horreur la cristallisation de nos habitudes qui transforment les communautés en salons exclusifs et élégants…Il faut aussi nous dégourdir pour nous rappeler que nous sommes un peuple en marche et non pas en récréation, et que la route est encore longue » (Rencontre avec les représentants du V Congrès national de l’Église italienne, Florence 10.11.2015).

C’est dans ce cadre-là que s’inscrit l’initiative récente du Pape pour les jeunes : une assemblée ecclésiale, un Synode qui leur est totalement consacré. Une assemblée qui sera à l’écoute des jeunes [http://youth.synod2018.va/content/synod2018/en.html] et cela, en soi, constitue déjà un « changement de style » assez radical. En effet, il ne s’agit pas tant de faire nécessairement des choses nouvelles, de multiplier les initiatives que de rendre l’action pastorale davantage en capacité de se mettre au service de la rencontre de chacun d’entre nous avec Jésus. C’est pourquoi, pour pouvoir repartir vers de nouvelles frontières existentielles, il est indispensable de faire des trésors d’inventivité pour récupérer une forte présence des laïcs dans l’Église, et surtout des jeunes. Il s’agit ici de chrétiens engagés et pas simplement des opérateurs pastoraux. Ceux-ci constitueraient de nouvelles figures éducatives appelées à former à l’audace du témoignage et au courage de l’expérimentation. Bref, passer d’une attitude de « sentinelle », qui depuis sa forteresse observe ce qui se passe autour d’elle, à celui d’ « explorateur » qui s’expose et se met lui-même en jeu. C’est ce à quoi nous invite le Pape François quand il affirme que « nous sommes tous invités à accepter cet appel : sortir de son propre confort et avoir le courage de rejoindre toutes les périphéries qui ont besoin de la lumière de l’Évangile » (EG, 20). Alors vous aussi, sortez ! Car « il est évident que s’est produite dans certaines régions une “désertification” spirituelle, fruit du projet de sociétés qui veulent se construire sans Dieu ou qui détruisent leurs racines chrétiennes » (EG, 86). Ensemble, chacun selon ses dons et charismes, changeons ces déserts en terres fertiles grâce à l’irrigation de l’eau de la Parole et l’action de l’Esprit Saint et alors, la semence de Dieu pourra croître et donner « du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un ». Amen.

[1Photo : Filippa Straumsnes

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