Lviv 2018

Méditations de frère Alois

Vendredi soir, 27 avril

Ce soir, grande est notre joie de nous retrouver ici à Lviv pour cette nouvelle étape du pèlerinage de confiance sur la Terre. Depuis longtemps, une amitié profonde nous unit à tant de chrétiens ukrainiens, qui sont nombreux à venir participer aux rencontres internationales à Taizé ou ailleurs en Europe. Nous nous réjouissons de pouvoir maintenant à notre tour être accueillis par vous.

Cette première rencontre de Taizé en Ukraine a été rendue possible par la bénédiction des Églises, par le soutien remarquable du maire et de la municipalité de Lviv, par la confiance des personnes qui vont vous accueillir chez elles et aussi par l’engagement de plus de 300 jeunes volontaires. À tous, merci de tout cœur.

L’Évangile que nous avons entendu ce soir raconte que le Christ ressuscité est venu vers les disciples “les portes étant closes”. Et il leur a dit : “La paix soit avec vous”. La résurrection de Jésus lui permet de nous rejoindre même si nos portes intérieures sont fermées. Elle nous ouvre un nouvel horizon. Elle nous assure que la violence et la mort n’ont pas le dernier mot.

Cela est vrai dans nos vies personnelles mais le Christ Ressuscité nous appelle aussi à être, ensemble, des témoins de sa paix dans la famille humaine à travers la terre. Ces jours, nous allons prier pour la paix – dans nos cœurs, dans nos familles et dans nos pays, en particulier cette bien aimée terre ukrainienne.

Après cette première prière, vous allez prendre le chemin de vos familles ou communautés d’accueil. Réjouissons-nous que les portes s’ouvrent pour nous accueillir ! Il est essentiel, dans nos sociétés souvent marquées par une défiance croissante, que nous fassions une expérience toute simple de la confiance.

Cette expérience de l’hospitalité est une part essentielle de ce qui sera vécu au cours de ces journées. Depuis toujours, les chrétiens sont appelés à ouvrir leur porte : « n’oubliez pas l’hospitalité, car, grâce à elle, certains, sans le savoir, ont accueilli des anges » (He 13,2).1

Pour la première fois dans une telle rencontre de jeunes, nous vivrons la prière du matin avec ceux qui nous accueillent, dans les maisons. Dans le livret de la rencontre, se trouvent quelques indications pour vivre au mieux ce temps de prière, qu’il vous revient d’animer. Ce sera comme un discret rappel du temps – pas si lointain – où la foi n’a pu ici se transmettre qu’en secret, dans les maisons, par la pratique cachée mais persévérante de quelques-uns.

Nous allons ainsi, en accueillant et en étant accueillis, transmettre de proche en proche l’espérance que nous recevons dans la foi : par sa résurrection, le Christ a ouvert un chemin de vie sur la Terre. Veillons donc les uns sur les autres ! Notre rencontre à Lviv sera alors un jalon sur le chemin de la confiance.


Dimanche soir, 29 avril

Notre foi en la résurrection du Christ s’appuie sur ce moment inouï où, le matin du troisième jour après la torture et la mise à mort de Jésus, des femmes, Marie de Magdala et quelques autres, sont allées à son tombeau. Elles l’ont trouvé vide et elles sont revenues auprès des apôtres avec ce message : « Le Christ est ressuscité, il est vivant ! »

Ces femmes s’étaient rendues au tombeau pour signifier leur deuil mais, face à la haine, au mal et à la mort auxquels elles avaient assisté, elles avaient aussi une attente, confuse, peu exprimée, mais qui les habitait : l’attente que se manifeste cet amour dont Jésus leur avait parlé.

L’évangéliste évoque les larmes de Marie de Magdala. Comme elle, il peut nous arriver d’être comme submergés face à la souffrance que nous éprouvons dans notre existence personnelle, et devant le mal, la violence, la guerre. Ces jours, la présence d’enfants et de familles originaires du Donbass nous rappelle la douleur de tant de personnes ayant dû tout quitter, ou déplorant la mort d’un proche, à cause de cette guerre qui déchire l’Est de l’Ukraine depuis trois ans.

En revenant au matin de Pâques, nous pouvons vivre à notre tour l’expérience que les femmes ont faite au tombeau : ressuscité, le Christ est là et vient à nous, mais il vient d’une manière inattendue, non pas triomphalement, mais tout humblement. Et comme elles, nous pouvons alors saisir qu’il est vivant, mais de façon mystérieuse.

Parfois nous pouvons sentir sa présence, mais pas toujours. C’est en lui faisant confiance que nous l’accueillons. Invisiblement le Christ se fait proche de chacune et de chacun d’entre nous, et il nous communique une vie nouvelle qui est amour, un amour plus fort que la mort et que le mal.

Et, comme il l’a fait pour les femmes au tombeau, le Christ nous invite nous aussi à communiquer autour de nous le mystère de sa présence, lui qui voudrait rejoindre en particulier ceux qui sont sans espérance et leur donner une vie nouvelle.

Dans le texte d’Évangile que nous avons entendu hier à midi, le Christ confiait sa mère à son disciple et son disciple bien aimé à sa mère. Si nous nous mettons à la place de cet ami du Christ, alors nous recevons nous aussi en Marie une mère. Et par elle nous sommes des frères, des sœurs.

Et voilà que, dans le texte que nous venons d’entendre aujourd’hui, le Christ envoie Marie de Magdala annoncer à ses frères la bonne nouvelle de sa résurrection. A ses frères, dit-il. Ainsi, ces deux textes portent en commun cette nouvelle réalité d’une fraternité universelle en Christ.

Avons-nous assez conscience des conséquences extraordinaires que cette réalité nouvelle implique pour nous, jusque dans nos existences parfois bousculées et aussi dans les divisions historiques de nos communautés chrétiennes ? Oui, le Christ ressuscité fait de nous des frères et des soeurs. Puissent ces journées nous donner comme un avant-goût de cette fraternité en lui.


Lundi soir 30 avril

Comme l’apôtre Thomas après la résurrection, notre confiance en Dieu est parfois comme obscurcie par le doute. En soi, le doute n’est pas forcément négatif, il peut nous tenir en éveil. Pourtant, il y a un doute qui paralyse ou qui sape la confiance. C’est certainement la raison pour laquelle le Christ appelle heureux ceux qui croient sans avoir vu.

Sa présence de ressuscité ouvre nos yeux et les rend capables de porter un regard nouveau sur les réalités qui font notre vie, un regard d’espérance et de confiance, un regard qui nous transforme. Ce soir, je voudrais mentionner deux de ces transformations.

Une première transformation qui se réalise en nous par la résurrection du Christ, c’est qu’elle nous fait découvrir que chaque vie humaine a un sens, même la plus pauvre et la plus démunie. Cela est vrai depuis le tout début de la vie et cela est vrai de toute vie sans exception, jusqu’à celle apparemment la plus inutile, comme celle d’une personne très malade.

Le Ressuscité se fait proche de tous, jusqu’au dernier des derniers. C’est la confiance de notre foi. Manquer de cette confiance, ce serait manquer de confiance dans le sens de notre propre vie, avec ses fragilités.

Une deuxième conséquence de la résurrection du Christ, c’est que les relations humaines blessées peuvent être guéries. Jésus n’a pas condamné les gens qui l’ont arrêté, ni ses disciples qui l’ont abandonné, ni les soldats qui l’ont tué. Sa vie, sa mort et sa résurrection sont une invitation au pardon.

Ressuscité, le Christ appelle la paix sur ses disciples. Il nous propose de chercher à vivre dans la paix du cœur, pour que nous puissions être ensemble un signe de sa paix dans le monde. Il nous réunit de tous les peuples, même de peuples opposés, de toutes les langues, de toutes les conditions humaines pour être porteurs de sa paix.

Dans certaines situations de la vie, il peut sembler que le pardon est impossible. À ceux qui ont perdu un proche d’une mort soudaine, ou à cause de la violence et de la guerre, je voudrais dire : votre douleur et – peut-être – votre impossibilité de pardonner sont bien compréhensibles. Le Christ vous rejoint là où vous vous trouvez, pour ouvrir peu à peu, en vos cœurs aussi, un chemin de paix.

Aujourd’hui, nous le savons tous, beaucoup autour de nous ont de la peine à croire en la résurrection. Et cette foi est d’autant plus difficile quand on reste seul. Mais, en étant nombreux comme ces jours ici à Lviv, nous pouvons nous appuyer sur la foi des autres chrétiens.

Au dernier soir de notre rencontre en Ukraine, je voudrais redire notre grande gratitude aux Églises et à la ville de Lviv, mais aussi redire à tous ceux qui ont ouvert leur porte combien ce geste nous touche. Oui, votre pays traverse de vraies épreuves, mais cette hospitalité reçue n’en est que plus significative encore.

Ces jours, nous avons rencontré et écouté des jeunes de l’Ukraine. À mon tour, je voudrais ce soir leur redire à tous : vous transmettez par vos vies un message d’espérance, par votre confiance bienveillante et par la foi vivante qui est la vôtre.

Dans la rue, nous avons vu des personnes de tous âges faire le signe de la croix à proximité d’une église ou devant une croix. Nous avons aussi prié le matin dans les familles d’accueil, comme un discret rappel du temps – pas si lointain – où la foi ne pouvait se transmettre qu’en secret, dans la pratique cachée mais persévérante de quelques uns.

La confiance en l’amour infini que Dieu a pour chaque personne, pour chacun et chacune de nous, est la source des solidarités humaines. C’est à partir de cette source d’amour que l’Évangile invite les chrétiens, ensemble avec ceux qui cherchent la paix, à une vie de solidarité. Pour nous, les frères, un de nos plus grands désirs est que vous tous puissiez découvrir cette source de vie.

C’est l’Esprit Saint, présent en nous, qui fait jaillir en nos cœurs la source d’amour et de paix. Face à tout ce qui nous décourage, à la violence dans le monde, devant notre propre faiblesse et nos imperfections, et même nos fautes, face à tout cela ayons le courage de dire simplement oui à sa présence.

Ce oui peut être hésitant et à peine perceptible, mais il crée une ouverture en nous. Et la paix reçue dans le secret de nos cœurs peut nous conduire au loin, dans une vie enracinée en Dieu et ouverte à tous ceux qui nous sont confiés.


Mardi matin 1er mai

Ce matin, nous sommes réunis pour une dernière rencontre au terme de ces cinq jours à Lviv. Comme quelques-uns de nos hôtes nous ont accompagnés ce matin, disons-leur encore un très grand merci pour cette belle hospitalité qui a réjoui nos cœurs ces jours.

Avant de nous dire au revoir, j’aimerais encore vous dire quelques mots. Chaque dimanche à Taizé, nous prenons une demi-heure pour nous réunir dans notre église de la Réconciliation, pour un temps de prière en silence pour la paix. Parmi les situations du monde qui appellent notre prière, je voudrais dire aux jeunes de l’Ukraine : nous gardons votre pays dans notre prière.

Ces prochains mois, le pèlerinage de confiance va continuer en divers lieux. Vous êtes tous les bienvenus à Taizé, au cours de l’été et aussi tout au long de l’année. Du 19 au 26 août, une semaine de réflexion particulière réunira des jeunes de 18 à 35 ans.

Auparavant, nous irons avec environ 25 jeunes vivre les célébrations orthodoxes de l’Ascension en Sibérie, dans la ville de Kemerovo, récemment éprouvée par l’incendie d’un centre commercial. Je saisis cette occasion pour saluer chaleureusement les jeunes de la Russie qui sont parmi nous.

Ensuite, nous aurons d’autres rencontres : en août à Hong-Kong, en octobre à Graz, en décembre à Madrid pour la rencontre européenne, puis en 2019 au Cap, en Afrique du Sud.

Vous savez que ce « pèlerinage de confiance » n’est pas organisé autour d’un lieu particulier mais il nous rappelle la dimension pérégrinante de notre existence : à l’image de Jésus lui-même notre patrie n’est pas de ce monde. Déjà dans les premiers temps du christianisme, cette intuition était présente lorsque les chrétiens se souvenaient qu’ils étaient « l’âme du monde », qu’ils « passent leur vie sur la terre, mais sont citoyens du ciel » (Lettre à Diognète, V, 9).

Pour autant, ce pèlerinage de confiance est bien sur la Terre… sur cette Terre où nous vivons et sur laquelle nous sommes appelés à engager notre liberté et à exercer nos responsabilités. Alors chacun et chacune d’entre nous pourrait prendre le temps de s’interroger ce matin : comment continuer, de retour à la maison, un engagement concret au service des autres ? Où Dieu m’attend-il ? Bonne route à chacune et chacun d’entre vous.

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