Avril 2016

Volontaire sur un bateau de sauvetage des réfugiés en Méditerranée

Céline, une jeune de Montpellier, était à Valencia et a témoigné à la rencontre des Français de son expérience humaine et de foi comme jeune infirmière en Inde, en Tanzanie puis dans le camp de réfugiés de Calais. Après la rencontre européenne elle a embarqué sur un bateau de sauvetage en mer de l’Association SOS Méditerranée, l’Aquarius, où elle a rejoint une équipe de Médecins du Monde. Revenue en France en mai, elle espère participer à la semaine de réflexion à Taizé, du 28 août au 4 septembre.

Samedi 16 avril

Favila, le médecin coordinateur de Médecins du Monde, vient me réveiller à 5h du matin : « Céline ? Sauvetage dans une heure ! » Sur l’Aquarius nous nous méfions des prévisions horaires, car elles ont parfois été bien sous estimées. L’appel a été reçu vers 3h30. Nous sommes ennuyés car c’est la première fois que nous allons effectuer un sauvetage de nuit. Mais finalement et heureusement, le soleil pointera très vite son nez et nous pourrons profiter des premières lueurs de la journée.

Il s’agit de l’embarcation habituelle : un zodiac considéré comme un « jouet de mer ». 116 personnes dont 20 femmes et 1 petite fille de 15 mois. Quelques uns ont été blessés par balles une dizaine de jours auparavant. Le groupe est parti hier soir. Ils sont tous sous le choc.

Tous sont à bord lorsqu’on nous informe que l’on va recevoir sur l’Aquarius un autre groupe qui a été pris en charge par un navire militaire italien. Il faut faire vite. Nous sommes contents de voir que nous commençons à bénéficier de la petite expérience : nous sommes de mieux en mieux organisés ! Nous emmenons femmes et enfants à l’intérieur, ainsi que les plus faibles dans une autre salle ; les autres restent à l’extérieur. Le protocole demande de prendre la température à chacun, mais il fait trop froid et même sur moi, le thermomètre affichait 35,3 °... Enregistrement, distribution des couvertures, puis des kits et enfin de la nourriture.

Alors que pour notre précédent sauvetage nous avions gardé les personnes quasiment trois journées, là on ne les aura gardées que 3 heures. Avec Maryse, l’autre infirmière, nous étions presque frustrées de ne pas avoir eu le temps de les écouter ! Le transfert fait, nous utilisons le reste de notre énergie à remettre en état les lieux pour le prochain sauvetage. La mer s’agite : nous sommes quasi sûrs de ne pas avoir de sauvetage le lendemain.


Dimanche 17 avril

Après 12h, nous n’attendons plus de sauvetage : la mer n’est pas bonne et puis l’heure est « passée ». Au programme de la journée : repos. Car nous sommes tous fatigués de la journée d’hier. Mais à 17h, l’alerte est donnée pour un sauvetage. On pense et on se prépare au pire : les migrants sont restés longtemps dans l’eau et l’on va très certainement trouver des morts.

Le zodiac n’est pas à la position annoncée. Nous sommes trois navires à sa recherche. C’est le paquebot qui l’a repéré en premier mais il n’est pas bien équipé et non préparé pour le sauvetage en mer. C’est à nous d’agir. Nous pouvons difficilement apercevoir le zodiac : il est déjà en train de couler. C’est terrible. Et la mer n’était pas de notre côté, avec des vagues de deux mètres. Nous avons pu sauver 108 personnes dont 5 femmes. Les secouristes ont retrouvé 6 corps au fond du bateau. D’autres se sont noyés sous leurs yeux. Et encore bien d’autres se sont noyés en cours de route. Ils étaient partis à 9h – une heure plus tard, le zodiac aurait déjà commencé à se dégonfler.

Cette fois-ci, les gilets de sauvetages n’ont quasiment pas été distribués par manque de temps. Les migrants étaient en très grande détresse, certains sont même partis dans un délire et nous avons dû leur administrer un calmant. Beaucoup sont montés entièrement nus. Ceux qui avaient encore quelques vêtements étaient trempés de la tête aux pieds. Personnellement, j’étais dans l’abri et je recevais les personnes les plus faibles. Il fallait enlever tous les vêtements pour qu’ils puissent se réchauffer mais aussi parce qu’ils étaient pleins de gasoil.

Après la distribution des couvertures de survie, j’essayais de les mettre côte à côte pour qu’ils se réchauffent. C’était dur : beaucoup avaient les jambes et les parties intimes brûlées au gasoil. Quelques uns hurlaient de douleur et je ne pouvais rien faire car il fallait d’abord assurer la survie d’un maximum de personnes. Un homme cherchait sa femme. J’ai très vite réalisé qu’elle n’était malheureusement plus parmi nous... On a dû aussi isoler deux jeunes qui avaient chacun vu leur propre frère se noyer.

Cette fois-ci aussi, un jeune homme avait reçu de nombreuses balles la semaine passée, dont une qui n’est vraiment pas passée loin des poumons. Heureusement, cette fois-ci il n’y avait pas d’enfants embarqués – hormis ceux qui sont dans les ventres maternels... Je suis soulagée d’apprendre que nous nous dirigeons vers Lampedusa, car c’est le lieu que nous pouvons atteindre le plus rapidement.

Aujourd’hui, nous avons débarqué à 13:00. Les visages étaient encore marqués par la tristesse et la détresse vécue. Mais quelques sourires apparaissent enfin. Si seulement les gens qu’ils croiseront pouvaient les accueillir gentiment, avec douceur et délicatesse. Ils ont déjà tellement souffert !

Pour répondre à une question posée : la majorité des migrants que nous recevons a entre 15 et 25 ans. Certains sont plus vieux, d’autres plus jeunes. Les journalistes demandent l’autorisation avant de prendre une photo ou de relever un témoignage. On essaye au maximum de veiller à cela et aussi à ce que la présence des journalistes ne soit pas trop lourde pour les migrants. En même temps, les journalistes ont été invités pour nous aider à témoigner de ce qui se passe réellement en Méditerranée.

Maintenant nous nous dirigeons vers Trapani, en Sicile, pour un petit repos car certains d’entre nous sont encore choqués, surtout ceux qui ont vu les migrants se noyer et les corps sans vie. Je confie les migrants à vos prières et à vos pensées. Et je voudrais aussi vous confier tous les cœurs endurcis pour qu’ils deviennent plus doux et plus attentifs à la souffrance de l’autre.

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