Justice et Paix: regarder l’avenir avec espérance
Jeudi 28 August 2025
La pluie est venue laver la poussière de l’été et désaltérer la terre assoiffée autour de nous. Nous aussi, nous avons soif que soit emporté ce qui en nous est fatigué et découragé, afin que le renouveau et le sens dans notre propre vie puissent devenir réalité, alors que nous cherchons à approfondir nos engagements dans la foi mais aussi dans la société.
Je voudrais adresser un accueil chaleureux à vous tous qui êtes venus partager cette semaine de réflexion sur le thème de « Justice et Paix ». Je voudrais aussi remercier sincèrement tous ceux qui ont pris la parole dans les différents ateliers, méditations bibliques et rencontres de groupe. Vos témoignages souvent courageux ont, j’en suis sûr, inspiré beaucoup d’entre nous et semé des graines qui porteront du fruit dans nos vies dans les semaines, les mois et les années à venir.
Beaucoup d’entre vous savent que les mots « justice et paix » viennent d’une très ancienne prière du Peuple de Dieu, le psaume 85. Elle date d’un temps où les croyants pensaient que Dieu les avait abandonnés, voire que Dieu était en colère contre eux. Mais la personne en prière comprend que ce qui compte, c’est le désir de chercher Dieu encore plus, de voir comment Dieu a agi dans l’histoire afin de tenir bon dans la situation présente et de regarder l’avenir avec espérance.
Celui qui prie écoute Dieu, il entend Dieu parler de paix et il poursuit en disant : « Amour et fidélité se rencontrent, justice et paix s’embrassent. » Amour, fidélité, justice et paix impliquent une réponse humaine, un engagement humain, qui reflète la présence de Dieu.
Mais que voulons-nous dire par justice et paix ? Dans le langage biblique, la paix est le don du « shalom » de Dieu – bien plus qu’une absence de conflit, elle inclut le bien-être et la bonne santé. Ce « shalom » est confié à chacun de nous pour en prendre soin et le développer.
La justice est le monde des relations justes, où la générosité radicale et la conscience que nous sommes responsables les uns des autres en tant que membres d’une même famille humaine créée pour s’épanouir dans la création de Dieu, déterminent notre manière d’agir.
Quand justice et paix s’embrassent, une autre personne peut être différente de moi ou avoir d’autres opinions que moi, mais elle n’est plus quelqu’un à dominer ou à faire taire. N’est-ce pas dans la capacité d’écouter celui qui est différent, de rechercher le dialogue, de parler avec les personnes plutôt que de parler à propos d’elles, que nous pouvons créer les conditions d’un avenir de paix juste, durable et équitable ?
Dans le Royaume de Dieu que nous montrent les Évangiles, Jésus incarne le monde de la justice et des relations justes. Jésus a renversé les tables des vendeurs dans le Temple et dénoncé l’hypocrisie religieuse, comme s’il voulait avant tout mettre de l’ordre dans sa propre maison. Mais il a aussi su rencontrer à la fois un pharisien et une païenne syro-phénicienne, les écouter et se laisser interpeller par eux pour qu’ils puissent entrer dans la beauté d’une vie de communion. Il s’est assis au puits avec une femme d’un peuple méprisé par le sien. Il a guéri l’enfant d’un membre de l’armée d’occupation.
Jésus a accueilli la foule quand ses amis disaient que c’était impossible, de telle sorte qu’ils eurent de quoi manger. Il a reconnu la grandeur du don que déposa une veuve dans le trésor du Temple. Il a partagé la table avec des personnes exclues de la société religieuse et civile. Il a lavé les pieds de ses proches. Il a appelé "ami" celui qui allait le trahir et il a gardé sa confiance en celui qui l’avait renié. N’est-ce pas ainsi que Jésus nous montre les relations justes dans le sens de la justice ? N’est-ce pas ainsi qu’il a pris le risque d’établir la paix avec des personnes différentes ?
Il existe un danger de rester enfermés dans nos propres opinions et de ne plus voir au-delà. Nous risquons de devenir prisonniers de notre propre algorithme, comme on dit aujourd’hui, et de nous laisser prendre dans la polarisation. Sommes-nous prêts à sortir de notre cadre pour nous laisser interpeller par l’autre ?
Nous pleurons devant l’injustice dans notre monde. Nous voyons la souffrance du peuple palestinien, face au non-respect continuel de ses droits humains et de sa dignité. Nous voyons la famine, la mort et la destruction dans la bande de Gaza et le harcèlement en Cisjordanie. Nous voyons ce qui se passe en Ukraine. Nous ne devons pas oublier les champs de mort au Soudan ni la souffrance du peuple haïtien. Nous nous souvenons de toutes les personnes retenues en otage contre leur volonté et leurs familles. Nous devons également nous rappeler celles et ceux qui luttent pour la justice dans des pays où les gouvernements entretiennent la guerre. Les violences basées sur le genre et notre création blessée exigent toute notre attention.
Mais il nous faut aussi reconnaître la violence qui existe en nous-mêmes. Il est si facile de diaboliser des personnes, voire des nations entières. Nous risquons alors d’être aspirés dans une spirale de violence et même de la perpétuer. N’avons-nous pas besoin de nous laisser baigner dans la paix que le Christ ressuscité promet à chacun de nous ? L’Esprit Saint nous conduira sur le chemin où nous pouvons prendre des décisions courageuses et devenir, comme le disait Frère Roger, violents pour la paix.
Il peut être tentant de quitter le chemin de l’Évangile, car ce qu’il nous demande paraît parfois impossible. Mais la véritable espérance n’est-elle pas de savoir que la lumière peut briller dans les ténèbres et que l’amour de Dieu peut triompher à travers de simples gestes de bonté humaine ? Cela peut nous libérer pour agir.
Cette semaine, une jeune femme de Barcelone m’a fait me souvenir d’une personne appelée Anastasia, qui était ici l’an dernier. Elle est Ukrainienne et nous nous sommes rencontrés ici dans l’église. Anastasia m’a dit qu’après avoir terminé ses études de médecine en Angleterre, où sa famille avait vécu plusieurs années, elle avait décidé de retourner dans son pays pour servir ceux qui en ont le plus besoin. Anastasia travaille dans un hôpital de campagne près du front. Merci de prier pour elle.
Et priez aussi pour l’un de nos bénévoles, Jenner, qui est rentré chez lui au Nicaragua cette semaine après avoir passé trois mois à Taizé. La situation dans son pays est très difficile.
Quelles sont les décisions courageuses que nous sommes appelés à prendre, chacun à notre niveau, pour que l’amour et la fidélité se rencontrent et que la justice et la paix s’embrassent ? Comment pouvons-nous nous soutenir les uns les autres en ce sens ?
A côté de moi se trouve Raúl, un anesthésiste espagnol, qui a passé ces derniers mois à travailler à l’hôpital Nasser de Khan Younès, dans la bande de Gaza, bombardé il y a trois jours, causant la mort de 20 personnes, dont 5 journalistes. Nous nous connaissons depuis longtemps, mais je l’ai revu pour la dernière fois à Sidon, au Liban, juste avant Noël, où il travaillait auprès des blessés des bombardements des villes et villages du sud de ce pays.
Raúl :
Imaginez la solitude d’une petite fille qui vient de subir une explosion. Dans son esprit, il n’y a qu’un horrible vacarme ; elle n’a pas la capacité de comprendre ce qui vient de lui arriver. Son corps est paralysé par la peur, et il est très probable qu’il soit aussi immobilisé par les décombres de l’immeuble effondré sur elle, lui causant des douleurs. Toute sa peau sera recouverte de la poussière grise du ciment.
Heureusement, cette petite fille pourra peut-être être emmenée à l’hôpital, dans une ambulance ou sur une charrette tirée par un âne. À l’hôpital, il régnera une grande agitation causée par les autres blessés du bombardement, et cette fillette, qui heureusement n’est pas très grièvement touchée, sera déposée à même le sol, car il n’y a pas assez de brancards pour tous. Elle restera seule, sans soins, parce qu’il n’y a pas assez de soignants pour s’occuper d’elle, elle qui, grâce à Dieu, n’est que légèrement blessée. Elle sera seule, complètement figée par l’angoisse, regardant autour d’elle avec incrédulité. Il est possible qu’aucun membre de sa famille n’ait survécu. Cela arrive souvent à Gaza.
Après un certain temps, lorsque les blessés les plus graves auront été pris en charge, une infirmière s’approchera d’elle, lui dira : « Ne t’inquiète pas, tout ira bien », essuiera ses larmes et lui caressera les cheveux. Elle examinera son corps et pansera ses plaies. Elle lui donnera quelque chose contre la douleur. Dans chacun des gestes de cette infirmière, il y aura un immense amour, une tendresse exquise et un grand réconfort.
Et la petite fille commencera lentement à se sentir mieux. Ses muscles commenceront à se détendre. Sa guérison débutera. Elle commencera à guérir au moment où, au milieu de tant de peur et de violence insensée, quelqu’un - un visage bienveillant, une voix familière - la reconnaîtra et lui offrira du réconfort. Être reconnue lui donnera la force de se rétablir.
Il y a vingt mille orphelins à Gaza. Espérons que cette petite fille n’en fasse pas partie. Si ses parents sont morts, sa guérison ne sera jamais complètement achevée, jamais totale.
Le peuple de Gaza ressemble à cette petite fille. Il se sent seul, abandonné par la main de Dieu. Abandonné par les pays avec lesquels il partage des liens culturels et religieux, abandonné par les dirigeants des nations occidentales où sont fabriquées les bombes qui les tuent et les blessent. Il ressent aussi une certaine honte, car, de l’extérieur, on dit : « Tous les Gazaouis sont des terroristes », et ils sont injustement désignés comme coupables. C’est la même honte que ressentent les victimes de viol. Mais ils ne sont pas coupables ; ils sont victimes.
La plupart d’entre eux ont été déplacés de force, et leurs maisons ont été détruites. Leurs infrastructures culturelles, éducatives, religieuses et médicales ont été rasées. L’armée israélienne en a tué près de 70 000 par des attaques directes, sur une population d’un peu plus de 2 millions, bien que les estimations les plus précises suggèrent que le nombre de morts pourrait atteindre 200 000. Plus de 140 000 ont été blessés, dont plus de 17 000 enfants. Ces chiffres ne cessent d’augmenter. La grande majorité sont des civils - des personnes comme nous.
Prions pour que nos dirigeants cessent de promouvoir cette violence, qu’ils arrêtent de vendre les bombes qui tuent et blessent ces vies innocentes. Prions pour qu’ils les voient tels qu’ils sont vraiment - des êtres humains. Prions pour que, dans le cœur de ces dirigeants, s’ouvre une brèche de compassion.
Prions aussi pour que nous mettions de côté nos idéologies et nos polarisations, et que nous reconnaissions ensemble que les droits humains sont bafoués à Gaza. Les droits humains ne devraient pas être soumis à l’opinion ou au débat. Enfin, prions pour que nous puissions tous reconnaître le peuple de Gaza et trouver, dans nos foyers, nos communautés et nos lieux de travail, des moyens de nous tenir à ses côtés et de dénoncer, par la non-violence, les crimes commis contre lui. Tout comme cette infirmière était aux côtés de la petite fille blessée, soyons à leurs côtés. Alors seulement leur guérison pourra commencer.
Raúl, lorsque nous nous sommes rencontrés à Saïda, tu as dit que tu voulais retourner à Gaza, où tu avais séjourné quelque temps auparavant. Tu as trouvé les moyens de le faire et je tiens à te remercier pour ton courage. Nous nous souviendrons de ce que tu as dit à propos de cette petite fille, ainsi que de l’infirmière qui, par son attention, l’a aidée à revenir à la vie.
Demain, je vous invite à venir dès 20h à l’église pour prier avec nous, comme chaque vendredi soir, pour la paix dans le monde. Notre prière est silencieuse, il est difficile de trouver les mots, mais elle est un petit signe de solidarité qui montre que nous n’oublions pas les habitants de la bande de Gaza et de Cisjordanie, de l’Ukraine, du Soudan, du Myanmar, du Nicaragua et de tant d’autres endroits.
Dimanche, alors que nous entrons dans le Temps de la Création, l’Eucharistie sera celle de la Création. Nous décorerons le chœur de l’église pour marquer cet événement. Du 1er septembre au 4 octobre, fête de saint François, nos différentes Églises nous invitent à rendre grâce pour la Création de Dieu et à comprendre comment elle nous est confiée.
La semaine prochaine, je partirai pour Cuba. Je rendrai visite à nos frères qui y vivent déjà depuis quelques années. Ce sera aussi l’occasion de partager la vie du peuple cubain, durement éprouvé, de découvrir ses joies et ses défis.
Enfin, je voudrais vous inviter tous à Paris et en Île-de-France pour notre rencontre européenne annuelle qui aura lieu du 28 décembre au 1er janvier. Venir ensemble de différents pays, milieux et Églises, cette rencontre peut-elle être un petit signe d’espérance pour la paix dans notre monde fracturé ? Venez nous rejoindre !
Publié le 29 août 2025