Méditations mensuelles
Du temps pour changer
Actes 1:1-11Après sa résurrection, Jésus revient vers ses disciples pour leur offrir deux cadeaux précieux : le premier est le Saint-Esprit, qui, comme le texte des Actes des Apôtres le décrit, est un pouvoir, une dynamique, une force. À ce petit groupe d’êtres humains est conférée une force de transformation, une capacité créatrice de mettre les choses en mouvement et de faire naître ce qui n’existe pas encore.
Le deuxième don est celui du temps. Alors que les disciples pressent Jésus de leur dire quand viendra la fin des temps, il inverse dans sa réponse l’ordre des priorités : connaître le temps de la fin n’est pas de votre ressort, ne vous préoccupez ni de cela, ni de quand je vais restaurer la Royauté. Préoccupez-vous plutôt de bien utiliser la force qui vous est donnée.
Au fond, les deux dons vont de pair : en plus d’une capacité créatrice, Dieu donne aussi le temps de réaliser des transformations. Si la Passion, la Résurrection, l’Ascension, la Pentecôte sont des moments distincts les uns des autres, c’est bien que Dieu est en train de prendre son temps et de laisser du temps aux êtres humains.
L’une des premières conséquences devient l’impossibilité de juger les personnes et les situations de manière définitive. Face à nos « toujours » et nos « jamais », nos « tout » et nos « rien », prononcés souvent un peu trop vite, Dieu continue de nous offrir à la fois l’Esprit de transformation et l’appel à la patience. Pas de solutions définitives aux petits et aux grands problèmes de l’existence, mais l’appel à accepter le provisoire des situations et à travailler pour des évolutions positives.
Le Pape François ne cesse de répéter, en particulier aux responsables socio-économiques qu’il rencontre, que « le temps est supérieur à l’espace ». Dans son encyclique « La Joie de l’Évangile » il écrit : « Donner la priorité à l’espace conduit à devenir fou pour tout résoudre dans le moment présent, pour tenter de prendre possession de tous les espaces de pouvoir et d’auto-affirmation. C’est cristalliser les processus et prétendre les détenir. Donner la priorité au temps, c’est s’occuper d’initier des processus plutôt que de posséder des espaces. Le temps ordonne les espaces, les éclaire et les transforme en maillons d’une chaîne en constante croissance, sans chemin de retour. Il s’agit de privilégier les actions qui génèrent les dynamismes nouveaux dans la société et impliquent d’autres personnes et groupes qui les développeront, jusqu’à ce qu’ils fructifient en événements historiques importants » (Paragraphes 222-225).
À notre tour donc de nous interroger : si j’aspire à devenir fils ou fille de la résurrection, comment utiliser mes compétences pour initier des processus nouveaux plus que pour conquérir des territoires ?
En plus de donner l’Esprit créateur et le temps du changement, Jésus encourage ses disciples à ne pas rester sur place après la Pentecôte, mais à aller « jusqu’aux extrémités de la terre ». Entrer dans le temps long de la patience de Dieu revient à devenir un peu comme un voyageur sur cette terre. Ce voyage pour proclamer la bonne nouvelle est géographique et spirituel : il consiste non seulement à voyager pour Jésus au sens premier du terme, partir en mission, mais aussi à devenir voyageur dans sa propre vie. Vivre avec peu de moyens, consentir à ne pas tout savoir des prochaines étapes, vivre dans une forme de provisoire, accepter de ne pas tout planifier ni contrôler : le temps de la patience de Dieu est celui du changement. Plutôt que de chercher des réponses trop définitives, acceptons donc ce provisoire. Un peu comme à Taizé où après plus de 40 ans de rencontres de jeunes, nous préférons encore garder les chapiteaux pour nous réunir plutôt que de construire davantage de bâtiments. Le manque de confort, le provisoire nous allègent, ils nous rendent humbles et créateurs.
Paradoxalement, cette attitude du voyage intérieur n’est pas celle du consommateur effréné, ni du touriste, ni de l’adepte de la culture du déchet qui prend et jette à un rythme élevé. Consentir à ne pas avoir de réponses définitives conduit aussi à donner sa vie dans un engagement pour toujours. C’est au nom d’un plus grand voyage encore qu’on se lie d’un serment pour toujours. Ce serment ne restreint pas notre liberté créatrice, mais l’approfondit et lui donne avant l’heure un goût d’éternité.